La poésie Haïtienne au Québec

La poésie Haïtienne au Québec

1957: c'est l'année décisive. Le Dr. François Duvalier, à peine arrivé au pouvoir, occupe toute la scène politique en faisant éliminer ses adversaires ou en exilant les mécontents. De ces actions apparemment d'ordre politique, surgit l'isolement o

Aucune protestation, aucun soulèvement, du moins des comportements calculés au détriment de l'âme nationale et du processus révolutionnaire qu'adoptait l'autre catégorie d'écrivains, des fois, sous la poussée du Communisme international. Des hommes et des femmes comme Rosalie Bosquet, Zacharie Delva, Eloïs Maître, Luc Désir (tortionnaires); Gérard Daumec, Gérard de Catalogne, Edner Brutus, Ulysse Pierre-Louis, René Piquion (écrivains); Franck Romain, Albert Pierre, Pierre Merceron, Roger Lafontant, Claude Breton, Jacques Gracia (tortionnaires); Carl Brouard, Lorimer Denis, Roger Dorsinville, Charles Alexandre Abellard, Claude Vixamar (écrivains); et consorts, ont accepté une collaboration partielle ou totale, intellectuelle ou barbare, dans le seul but de s'enrichir au détriment de la masse c'est-à-dire des pauvres gens. Loin de ce nouvel ordre de politiciens-écrivains, il y eût aussi à l'époque des révoltés soudains, des réactions spontanées, des dissidents ou des transfuges du duvaliérisme de l'heure à quitter le pays dans l'illusion d'une déchéance transitoire et de pouvoir y retourner le plus tôt que possible. De 1957 à 1986, pendant vingt-neuf ans, ces derniers écrivains faisaient au contraire un apprentissage malheureux de la volonté d'impuissance d'un "retour au pays natal". Bien entendu, ce fatal contretemps arrangeait et plaisait à la cohorte d'écrivains-politiciens, de militaires-politiciens restés dans l'île. De là, on conçoit bien que dans un climat outrancier et des fois austère, l'écrivain-exilé haïtien, que ce soit en Afrique (Congo, Ghana, Sénégal) ou en Amérique (Mexique, Québec, États-Unis), ne pouvait pas être sans colère avec une nostalgie toute insulaire.

LA PREMIÈRE VAGUE DE POÈTES HAÏTIENS AU QUÉBEC

Au début des années '60, les littérateurs haïtiens ont alors compris qu'il existe un fossé profond entre politique et littérature. L'homme politique haïtien qui est un dur réaliste, a eu du mal à faire ménage avec un rêveur, l'écrivain, un idéaliste qui voit tout en rose, qui veut troquer le palais et ses coffre-forts pour des lycées, les ministères pour des orphelinats, les mairies pour des bibliothèques. Par cette comparaison non abusive, il en ressort que le rapport des forces, transposé sur le plan de la réalité, ne pouvait que se solder à l'éradication de la plus faible, donc celle des intellectuels. De là, a commencé la première vague d'exils et d'arrestations arbitraires d'écrivains populistes ou progressistes par le nouveau pouvoir de 1957, les accusant de toutes sortes d'infamies et même d'atteinte à la sécurité de l'État. Ainsi, entre 1960 et 1970, plusieurs dizaines d'écrivains tels Anthony Phelps, René Philoctète, Roland Morisseau, Serge Legagneur, Davertige (Villard Denis), Antoine Dodard, Jean Civil, Gary Klang, Gérard Vergniaud Étienne, Yves Antoine, René Depestre, Félix Morisseau-Leroy, Josaphat Robert Large, Roger Dorsinville, Eddy A. Jean, Jean-François Brierre, Émile Ollivier, Jean-Richard Laforest, Réginald O. Crosley, Julio Jean-Pierre, Paul Laraque, Jan Mapou, Franck Fouché, George Castera, Jean Métellus, Jean-Claude Charles, etc., ont dû quitter leur pays afin d'éviter une mort certaine ou la prison-à-vie. Certains ont séjourné au Mexique, en France ou en Espagne; d'autres en Afrique, aux États-Unis ou au Québec. Parmi ceux dont l'inspiration n'a pas du tout tari en pleine neige canadienne (Québec), on peut citer: Anthony Phelps, Serge Legagneur, Gérard V. Étienne, Davertige, Roland Morisseau, Jean-Richard Laforest, Gary Klang, Marcel Antoine Étienne, Yves Antoine, Julio Jean-Pierre, Jean Civil et quelques autres qui ont cessé d'écrire ou de publier de la poésie. Cette écriture en terre québécoise revêt un caractère tout particulier parce qu'elle reflète non seulement l'avantage d'une certaine présence francophone, mais aussi les avatars dans l'itinéraire de l'écrivain-exilé haïtien ainsi que sa nostalgie certaine.


Chez Anthony Phelps , par exemple, auteur, entre autres, de Mon pays que voici
(1968), La bélière caraïbe (1980) et Orchidée Nègre (1985), l'image de l'exilé mythique lui collait encore à la peau jusqu'en 1986 à la chute du tyranneau Jean-Claude Duvalier. Cet écrivain prolifique, surtout poète, dont les qualités de l'écriture et la préciosité rappellent le poète russe Evouchenko, est l'un des plus brillants poètes haïtiens de ce siècle. Son oeuvre poétique est le symbole d'un système qui fait appel aux images et à la musicalité du texte, à l'inconcision et à l'enfantement d'une écriture exaltante, d'un langage extraordinaire. Sa poésie si riche, si cadencée, travaillée, ciselée, permet au lecteur de vivre l'instant d'une illusion fabuleuse du "sacré". Poète nostalgique, on y sent sa douleur et ses préoccupations sociales ou politiques durant son long exil au Québec. Anthony Phelps, comme Kenneth White, est surtout poète "là où il cesse de discourir pour enfin dire". Son apport à la littérature québécoise, fût-ce par le truchement des soirées organisées au "Perchoir d'Haïti", est discret dans la mesure où aucun poète québécois contemporain n'a encore manifesté son appui ou son besoin pour la poésie de circonstance où "l'exploitation oratoire de la pensée" serait primordiale. Cependant, on pourrait, sans risque de se tromper, établir des liens énormes entre Anthony Phelps et quelques poètes québécois de sa génération, en l'occurrence Gaston Miron, Paul Chamberland, Yves Préfontaine, Michèle Lalonde ou François Piazza, soit par le ton ou les thèmes des sujets traités.

• Par comparaison continue, il serait beaucoup plus préférable de penser plutôt à l'apport de Serge Legagneur à la littérature québécoise contemporaine. Pour cause, ses "aînés" haïtiens le traitaient déjà de "poète étranger". Au Québec depuis 1965, il y publia, entre autres, ses Textes interdits (1966), des Textes en croix (1978), puis des Textes muets (1987). Mais c'est la découverte de Magloire Saint-Aude qui lui a légué, outre un certain "formalisme", mais également la contraction des images. La poésie de Serge Legagneur envoûte, embrasse par son langage déployé de toute vision idéologique. Poésie innovatrice dégagée de toute substance imbriquée dans la pétulance des mots de l'engagement. En vrai parnassien Serge Legagneur conçoit la poésie comme "à la fois Musique, Statuaire, Peinture, Éloquence; elle doit charmer l'oreille, enchanter l'esprit, représenter les sons, imiter les couleurs, rendre les objets visibles...". Et de par son intelligence, il a su ressusciter le mouvement du poème (le rythme intérieur) et soulève la passion des mots (le ton du langage), deux caractéristiques que l'on retrouve comme par hasard chez des auteurs québécois tels Michel Beaulieu (Charmes de la Fureur, 1970) et Paul-Marie Lapointe (Le réel absolu, 1971).

• Quant à Gérard Vergniaud Étienne qui vivait à Montréal durant les années '60, mais qui demeure aujourd'hui à Moncton, la poésie chez lui est une seconde nature. Auteur prolifique multipliant poèmes, romans, récits et essais, c'est sa poésie ici qui nous intéresse. Dans une oeuvre rétrospective regroupant la somme des textes poétiques déjà publiés, La charte des crépuscules (1993), le poète Gérard Étienne lance tout un défi à l'écriture. Dans des poèmes à visage humain, on sent la complicité de l'art opérant dans un nouvel élan de parapher le quotidien. Poésie d'extrême évocation s'inspirant de la voix des hommes. Lettre à Montréal (1965), Dialogue avec mon ombre (1972), Cri pour ne pas crever de honte (1982), La charte des crépuscules (1993), volets d'une seule et même oeuvre.


Mais le "Cri..." est un poème-pamphlet où des regards affamés se croisent après avoir été blessés au fond d'une immensité de peines. Des rêves volcaniques suivis d'un long délire paragraphé, mais qui s'égrènent un à un comme un rosaire oublié à l'autel des lèvres assoiffées de bonheur. Des cris de béatitude qui dardent le voile maculé des âmes défuntes. Enfin des souvenirs qui peuvent faire de tout paradis perdu un véritable Enfer. Cette poésie, quoique de bonne tenue, est littéralement explosive, désinvolte et séditieuse. D'une décantation insoucieuse, Gérard Étienne, de par ses poèmes, nous fait revivre un passé dégoûtant. À chacune des pièces qui composent le substantiel de ce recueil, il s'accroche à une nouvelle forme de poésie qu'il fixe, certes, à vive haleine, au sommet d'une écriture plus achevée. On y ressent par ailleurs une sorte de plénitude qui rivalise avec le poème.

• Mais avec Davertige (Villard Denis) , l'écriture devient un songe lié à une sorte de fantaisie mystique. L'auteur d'Idem (1962), unique recueil d'un moment d'appréhension et de dévouement sans bornes, est de ces rares écrivains à rompre subitement avec la science des mots. Son geste vis-à-vis de l'écriture, qui rappelle celui d'Arthur Rimbaud, nous pousse également à comparer la valeur sentimentale et esthétique de son oeuvre à celle de ce dernier. Le même épanchement dans le Verbe, des fois la même violence, la même voyance, et puis le culte des images à la dimension du symbolisme. Davertige, célèbre poète des années '60, malade, ne publie plus.

• Par contre le poème, chez Roland Morisseau , est une synthèse. Synthèse de ce cadre insulaire qui se substitue aux risques et aux angoisses quotidiens d'ailleurs. À la recherche de sentiments neufs et d'amour, le poète semble peupler ses poèmes de symboles et de mythes pour y rechercher, sinon l'équilibre, du moins la plénitude du geste créateur. La Chanson de Roland (1979), qui est une rétrospective regroupant de nombreux poèmes déjà publiés, traduit son enracinement dans l'art poétique universel. Cela dit, Roland Morisseau semble s'insérer dans la tradition des poètes de l'aventure humaine qui, à l'instar de Maïakovski, suscitent le sentiment initial de la solidarité humaine. Si son oeuvre baigne parfois dans une atmosphère quasi-surréelle, le poète, toujours gourmand des mots doux et savoureux, sait quand même inventer l'impossible pour réaliser l'imaginaire. Son rythme poétique se veut énergique, viril, mais aussi fascinant. C'est en somme un auteur de l’ironie par l’état de cette poésie du désespoir que l’on connaît également de lui..

Dans une même communion en beauté, il allie à la fois l'art, la vie, la femme, l'espoir, l'Afrique, l'amitié et l'amour des autres; autant de sentiments humains qui ont fait de l'homme et de son oeuvre une association progressive au-delà de la voix poétique. Ses auteurs préférés semblent être ces écrivains et ces poètes "de haute tour": Maître Eckhart, Blaise Cendrars, René Char, Lautréamont, Gérard de Nerval, L. Milosz et le célèbre Verlaine. De Germination d'espoir (1962) à Poésie (1993), on sent l'amélioration d'une technique d'écriture qui ne cesse jusqu'aujourd'hui de nous émerveiller. C'est comme si le poète a su, au fil du temps, découvrir le secret qui fait des grands écrivains un "phénomène conscient".

• Que dire de Jean-Richard Laforest sinon le comparer à son ami et confrère Serge Legagneur. "Sans les surréalistes", proclame depuis toujours le poète, "la littérature serait mortelle". Mais Laforest se défend toutefois d'être un poète surréaliste, se référant à l'hermétisme des poètes surréalistes auquel il ne fait même pas foi. Tout dépend de quel genre de surréalisme exercera plus tard le poète? En tout cas, sa dette envers les surréalistes reste cependant indéniable (Le divan des alternances, 1978).

La poésie de Jean-Richard Laforest, comme celle de Legagneur, est symbolisée par un formalisme ancré dans un tunnel. Elle est prisonnière de l'image, et quelles que soient sa forme et sa dimension, l'on peut conclure volontiers qu'elle est "l'intuition fulgurante et nocturne de ce que, dans le grand jour du travail et des hommes, la science pas à pas ne cesse de démontrer". Le poète ne se libère point de sa victime (le lecteur), dément l'indication, et explique à jamais le sens du message caché. Par "un certain ésotérisme, la perfection de la forme, le traitement de la négation, la suggestion des valeurs d'absence et du néant, la rigueur intellectuelle", l'identité du poète accède à un monde intérieur, et achève le poème. Seul le langage demeure indicatif, et sa poésie - peu importe la composition - est un parfum sans fin.

Quelle finesse, quelle sensibilité, quelle vigueur, quelle férocité! La lecture de son recueil Le Divan des alternances (1978) nous met dans un état de sommeil, comparable à ce que les surréalistes ont appelé des "hallucinations hypnagogiques". Dans une somme d'alternances, on s'empresse de remarquer chez l'auteur qu'on n'a rien à comprendre - mais à sentir - de sa poésie. Ce dernier recueil contient des poèmes d'une valeur esthétique exaltante, dignes d'une véritable anthologie du rêve.

• Plusieurs poètes, moins étudiés, de cette même génération d'écrivains vivent encore à Montréal ou au Québec sans cesser d'écrire ou de publier de la poésie. Prenons le cas d'un Marcel Antoine Étienne, ex-militaire, asilé depuis l'été 1971 à l'arrivée de Jean-Claude Duvalier au pouvoir en Haïti. Ce barde "exilé" passe le plus clair de son temps à "vagabonder" à travers le métro de Montréal. Il y écrit d'ailleurs bon nombre de ses poèmes (Le juron du pochard, inédit). Citadin hanté par le métro, Marcel A. Étienne "aime le monde", admire la foule qui le méprise et le néglige à tout instant. Poète anti-conformiste, exilé, il l'est comme Charles Cros: "chassé hors de la conquête scientifique, loin du renouveau poétique, en marge de la vie sociale."


En dehors de ces considérations d'ordre politico-social, Marcel A. Étienne demeure, sans nul doute, l'un des derniers de la lignée des poètes haïtiens à savoir imiter le grand Hugo. Influencé par le souffle gigantesque de l'auteur de La légende des siècles (1859), entièrement illuminé par l'auteur de Une saison en Enfer (1873), la poésie chez Marcel Étienne coïncide par contre avec une oeuvre ouverte, tamisée de l'épopée quotidienne. Aucun mystère, aucune ombre de l'irréel. C'est Hugo, se baignant dans la vie réelle. C'est aussi le jeune Arthur Rimbaud, épanché sur les phénomènes de la violence dans le verbe:

"J'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité".
(Rimbaud, Une saison en Enfer)

"Je suis le dieu dément perdu dans le houmfort".
(Le juron du pochard)


"L'oeuvre littéraire, ou si l'on préfère, l'objet littéraire", écrit Marcel Bélanger, "demeure un objet virtuel, n'acquérant définitivement sa forme que dans et par la lecture. C'est l'autre qui possède le pouvoir de la faire exister". Dans le cas qui préoccupe ici, il faut faire exister un tel poète dont l'aventure romantique trame fatalement les multiples possibilités de l'écriture.

• Il y eut aussi le poète Gary Klang, auteur, entre autres, de Haïti Haïti (1985), de Ex-île (1988), de Moi natif natal (1995). Gary Klang, dans ses poèmes, a le sens de la liberté des mots, du raffinement concis. Sa poésie est simple et spontanée, directe et concise. Prisonnier du vide et de l'absence, il faut prendre au sérieux ce poète dont le langage n'est que le sillon douloureux d'une vie, d'une démarche digne et précise.

• Julio Jean-Pierre, de son côté, cultive une poésie née des intempéries sociales, au plus près de nos préoccupations et de nos manifestations insulaires. Auteur, entre autres, de La Route de la Soif (1983), Les gens simples (1983), L'éternité provisoire (1994), c'est le poète traqué par les vicissitudes de la vie. Sa poésie mi-fardée, mi-austère, se baigne dans toute la simplicité du langage; elle se veut une épisode éternelle dans un espace bien défini. Poésie existentielle, balafrée de désespoirs, elle tient sa force dans la mobilité des mots. Un langage d'enfant habillé d'amertume. Une poésie-panique qui feint la terreur.

Sous les paillettes de son discours débordant d'images florissantes, on peut entendre une chanson souvent triste et qui serre le coeur, souvent heureuse et qui nous console de cette existence de fiel. On n'a vraiment nul besoin d'une trop grande aventure pour dépouiller la poétique de Julio Jean-Pierre: la seule voie possible pour ne pas mourir de solitude.

• Jamais des thèmes comme l'"ex-île", la "mort", le "désir" (d'un joyeux retour) n'avaient été plus vertigineusement repris par un auteur. Dès 1964, donc, Yves Antoine s'abandonnait déjà à sa folie, à la psychose poétique. Ce fut toujours cette position flamboyante en faveur des "éclopés de l'île" qui empoisonnèrent sa mémoire.

Déjà avec La Veillée (1964), Témoin oculaire (1970) et Au gré des heures (1972), l'auteur s'inscrit dans une même foulée de langage, et se débat en tous sens sur l'essentiel de la condition humaine en tenant compte d'une "poésie qui se perpétue dans les décombres transparents d'un monde disloqué pour rien". Mais c'est avec Les sabots de la nuit (1974) et Alliage (1979) que cette poésie évincée de l'aventure humaine prendra forme, et que, dans des poèmes aux accents désespérés, le verbe s'associera à la braise elliptique pour l'ouverture de la grande porte libératrice de l'homme.

Si la poésie "n'est pas la voie de la possession de l'absolu", elle reste quand même, pour certains poètes, l'unique moyen de la quête de l'absolu. Avec Yves Antoine (Libations pour le soleil, 1985; Polyphonie, 1996), les évocations répugnantes, de part et d'autre, jusqu'aux pages où la prose s'inspire de subterfuges théâtrales, nous révèlent l'appel d'une voix d'homme en quête de satisfaction et de justice. Il n'y manque que l'union qui fait la force parmi les vocables endimanchés de sa poésie.

• À l'instar de Yves Antoine, l'oeuvre poétique de Salvadore-Jean Civil a été nettement influencée par la misère et la bêtise humaines, l'inégalité sociale, l'injustice, l'exploitation et la dictature. Elle est comme guidée et commanditée.

Contrairement à Entre deux pays (1979), un livre fait sur mesure, tantôt tendre, tantôt amer, et qui révèle "le drame intérieur d'un être déraciné", l'originalité des textes de Au bout l'abîme (1985) semble s'affirmer au travers d'une quête de langage quasi-moderne, entremêlée d'un cri d'espoir, de charité et de justice. L'identité égarée (de l'auteur) s'émerge à nouveau "entre l'aisance du concret et l'incertitude du rêve" pour accentuer, d'un ton majeur, la tragédie de l'exil et ses victimes insulaires, dans une suite de réalités fantastiques.

"Litanie de l'absurde mis au jour comme néant du poème", de dire Robert Bauduy, "dans la mesure où celui-ci se surprend à exister au rite d'une parole désabusée, cantonnée dans (...) une écriture elliptique, où le poète tout en apprivoisant une esthétique du provisoire épelle sa nostalgie d'enfant sauvage des plages du terroir natal en articulant les premières prémisses d'un enracinement plus significatif dans la culture de son peuple."

Jean Civil est poète dans l'âme. Sa poésie est entièrement tendue vers le devenir de l'homme. Elle est d'autre part soumise aux ordonnances douloureuses des destinées humaines par un amour acharné pour son peuple. Son oeuvre lui pèse dans la conscience comme une troublante réminiscence; c'est une poésie de l'Être à la recherche de la vérité. La mort y côtoie sans cesse l'angoisse et le silence du poème.

LA SECONDE VAGUE DE POÈTES HAÏTÏENS AU QUÉBEC

Ils sont nombreux au Québec et sont originaires de parents installés définitivement au pays ou de la deuxième foulée d'immigrants ou d'exilés des années 70-80. On peut citer par exemple Ruben François, Joël Des Rosiers, Robert Berrouët-Oriol, Gary Saint-Germain, Saint-Valentin Kauss, Lenous Suprice, Maurice Cadet, Dary Jean-Charles, Eddy Garnier, Marie-Soeurette Mathieu, Mozart Firmose Longuefosse, Marie-Célie Agnant, etc. Ils n'ont pas le même talent; mais ils représentent cependant la poésie et la culture d'origine haïtienne au Québec. Ces jeunes écrivains, pour la plupart, ont étudié au Québec et sont grandement influencés par la littérature américaine sans pourtant oublier le lieu originel: Haïti. Si deux à trois d'entre eux se sont montré des zélés partisans de la mise à distance du lieu natal, de ce que Kenneth White, depuis la France, prêche, il y a belle lurette, en l'occurrence la migration, le nomadisme intellectuel et la mémoire métisse, la grande majorité de ces jeunes écrivains auront plutôt pour tâche de célébrer "la relève" de ces aînés qui avaient quitté l'île afin d'éviter à la littérature haïtienne une mort certaine et cruelle.

• Le premier exemple de ces jeunes écrivains est un total inconnu: Ruben François .


Avec My soul in Tears (Mon âme en pleurs), il est l'un des derniers représentants d'une lignée qui est loin de s'éteindre. Son suicide reste un phénomène en partie incompréhensible, puisqu'il s'est fait lui-même l'écho de sa mort: "I am damned". Confession indirecte. Contraintes sublimes. Réussites décriées de la morale. Peut-être, était-il à la recherche de ce fameux point de l'esprit dont parlait curieusement André Breton, "d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable cessent d'être perçus contradictoirement"?

La poétique de Ruben François nous rappelle les symbolistes en des traits supposément discernables: "Goût de l'expérience intérieure (...) Recherches prosodiques (...) Biographie spirituelle (...) Protestation lyrique (...)", etc. Si chez Mallarmé la recherche de l'Absolu témoigne de l'influence d'une certitude presque volontaire ou mieux encore, chez Rimbaud, au contraire, le démembrement et la violence du verbe ont d'abord amené celui-ci à la répulsion poétique, puis à la réduction au silence. Si Mallarmé, - selon le jugement de A. M. Schmidt - "dans sa recherche de l'absolu, demeure l'esclave d'une littérature qu'il porte à un degré d'étrange, d'inexprimable abstraction", si Rimbaud, au contraire, "convulsé par la répulsion du réel, après avoir épuisé tous les artifices de l'expression, toutes les ressources de l'hallucination, se réduit au silence et voue à la littérature une haine qu'il a le courage, d'ailleurs facile, de ne jamais démentir", Ruben François, de son côté, alimentera chaque jour des complaintes funéraires, des processions intérieures, des spasmes de dépression; et tout devient un chaos étrange illustré d'évocations inhabituelles, d'où le grand malaise

• Comme chez Joël Des Rosiers, nous retrouvons chez Robert Berrouët-Oriol , le mythe de l'éternelle mouvance, d'imprévisibles variations. Ses Lettres urbaines (1986) sont des poursuites manquées, des signaux démiurges sans fondements défensifs, tels les Textes en croix (1978) de Serge Legagneur où une vision prémonitoire sans aucune partition humaine demeure "l'assumation patiente" d'une situation donnée. Et comme Legagneur, Oriol nous porte à tisonner copieusement une nouvelle réflexion sur le langage. Langage irrationnel. Écriture de l'insouciance. Magie poétique.

Certes, Robert Oriol nous assomme plusieurs fois d'un surréalisme trop surréaliste, lequel, entre l'équilibre émotionnel et l'émotion poétique, porte l'empreinte d'un formalisme incommunicable avec ses cortèges de mots. Ce que Roland Barthes nomme "le plaisir du texte", cette participation acharnée et discrète du lecteur à l'engouement du texte d'un auteur, ne se fait point écho dans un esprit de corps à corps en lisant l'oeuvre de Robert Oriol. Encore plus que Mallarmé, il nous apporte le sens "du mystère et de l'ineffable", l'amour des mots et la notion du flou.

L'auteur des Lettres urbaines (1986) s'inscrit symboliquement dans la foulée des Lettres italiennes de Gérard Augustin (poète de Toulon) et des Rumeurs urbaines de Bruno Roy (poète québécois). Robert Oriol investit ainsi le discours poétique d'un caractère dénotatif et trahit la magnanimité du clair-obscur pour s'engouffrer littérairement dans un chassé-croisé du signifiant; d'où l'excentricité de la parole, prisonnière des mots et d'une scolastique de mauvais goût. Ce n'est donc pas sans raison que sa manière théâtrale de s'écarter nettement du réel s'affronte et s'annule dans deux éléments qui s'autocoïncident au niveau de l'abcès dénominatoire; d'où la nécessité de "l'abondance débordante", de "prodigalité" et de "déferlement" des mots, sans nul besoin de s'insérer dans l'omnipotence du texte.


CONCLUSION

Certes, la littérature haïtienne s'est enrichie de ces deux vagues d'écrivains-exilés qui lui ont apporté, au surplus, leur expérience d'outre-mer ainsi que la double tâche du métissage et de la mémoire. Durant près de quarante années de vie, ces exilés littéraires ont permis au monde entier d'épouser le nom d'Haïti et d'apprécier outre mesure notre belle, originale et fine littérature. Certains renvoyaient même l'étranger au folklore, à la terre, à la mer, à la source même de notre nationalité. Malgré l'exil, l'absence aidant, ils ont écrit l'une des plus belles pages de l'histoire littéraire d'Haïti. Nos légendes, nos contes, nos chansons, nos devinettes, nos croyances, ont été lus et entendus de par le monde, donc témoignèrent de la vitalité d'une nation et d'un peuple, même à une époque disgracieuse, de demeurer fidèle à ses fières convictions. Que voilà nous avons essayé de retracer les deux différentes générations de poètes (ils sont, pour la plupart, également romanciers, essayistes et dramaturges) qui se sont abritées surtout au Canada (Québec) avec l'unique passion de souligner la sincérité et la douleur d'un peuple qui ne cessera pas malgré tout d'exister. Il ne s'agit pas ici de juger, mais d'exposer les faits et le rôle qu'ont joué ces écrivains durant près de quarante ans. Grâce à eux, la littérature haïtienne n'a pas à "traverser" les frontières comme au temps du groupe de La Ronde (1898-1927) ou de l'Indigénisme (1928-1956). C'est que des oeuvres d'art y sont nées, non en quête d'identité mais en quête d'intensité pour la plus grande gloire des hommes en général. Si par faute d'espace, nous n'avons pas pu étudier la poésie d'expression créole ainsi que la vingtaine de poètes originant de la seconde vague qui oeuvrent surtout à Montréal, loin de notre intention d'amoindrir leur rôle et leur apport à la littérature haïtienne. Car grâce à la diaspora et à ses écrivains (y inclus Claude Pierre, Michel Adam, Jacqueline Beaugé-Rosier, Fayolle Jean, Michel-Ange Hyppolite, Pierre-Léonard Joseph, Francis Séjour Magloire, etc.), une production littéraire très féconde est maintenant léguée à nos enfants afin d'apprendre à s'opposer aux maux des dictatures par le pouvoir unique des mots.

*source : Bonzouti.com

 

Saint-John Kauss

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